Une page arrachée du journal de Pénélope

Pénélope, reine d’Ithaque : « J’ai rencontré Mariame Clément et Emmanuelle Haïm, deux femmes qui, tout comme moi, attendent le retour d’Ulysse dans sa patrie »

Aujourd’hui, alors que j’errais telle une âme en peine dans les rues de la ville, pour oublier l’attente du retour d’Ulysse dans sa patrie, auprès de moi et de notre fils Télémaque, il m’est arrivé une chose inattendue. Je suis parfois lasse de mes journées bâties sur le même schéma, mais aujourd’hui, j’ai été si agréablement surprise. Figurez-vous que deux femmes, élégantes et souriantes sont venues à ma rencontre pour me confier une histoire qui, je le souhaite, sera de bonn augure. Vous le savez, au fond de moi, l’espoir ne m’a jamais quittée, c’est pourquoi j’aimerais partager avec vous ce signe providentiel auquel je me raccroche énergiquement depuis que j’en ai pris connaissance.

Ces femmes s’appellent Mariame Clément et Emmanuelle Haïm. Elles sont des figures culturelles renommées. Elles sont arrivées à Ithaque depuis peu et ont souhaité ardemment me rencontrer. Je ne les connaissais pas avant ce matin. En revanche, elles savaient parfaitement que j’étais la Reine d’Ithaque et l’épouse d’Ulysse parti à la guerre combattre les troyens et que j’étais depuis sans nouvelles de lui. Il est vrai que je ne m’offre que de très rares distractions en dehors de mes obligations dues à mon rang au sein du Palais, si ce n’est pour aller choisir les matières premières de mon tissage. Mais il semble que tout le monde parle de moi et se désole de mon attente.

Ravie de les écouter, elles m’ont expliqué travailler à la nouvelle production d’un opéra qui a pour fil conducteur l’histoire du retour de mon cher époux. Le compositeur Claudio Monteverdi en a écrit la musique, qu’elles ont su me décrire comme sensuelle et presque charnelle. J’ai eu aussitôt le sentiment d’y entendre l’écho de mon âme. Les paroles du livret ont été imaginées par Giacomo Badoaro qui s’est appuyé sur les mythes héroïques chers à notre pays. Elles veulent que dans cet opéra soit montrée la force de ma ruse et de ma résistance face aux prétendants qui veulent prendre la place d’Ulysse sur le trône. Elles savent, et je ne peux qu’espérer qu’elles aient raison, qu’Ulysse me reviendra et se vengera de tous ceux qui auront osé mettre ma fidélité à rude épreuve.
Elles m’ont annoncé que la flamboyante mezzo-soprano Magdalena Kožená interprètera mon personnage. Elles m’ont montré un portrait d’elle, et m’ont décrit sa voix grave et profonde capable d’une émotion sensible. J’en ai ressenti un grand honneur. Et il me semble qu’elle pourra incarner tous les doutes qui enveloppent mon âme.Rolando Villazón aura la responsabilité d’interpréter mon cher et tendre Ulysse. Il est fort et charmant comme mon héros l’est dans mon cœur. Je dois avouer que tout cela m’effraie un peu tout en me réjouissant, car, au plus profond de moi, je désire plus que tout que ce jaillissement de la parole fasse prophétie.

Emmanuelle Haïm est une chef d’orchestre qui a le sens de la précision. Elle veut faire entendre la partition de manière très libre et exaltante avant l’entrée de mon personnage. Elle souhaite que l’orchestre soit composé d’instruments très en vogue actuellement dans nos contrées comme la dulciane qui présente un son plus doux et moins puissant que le basson ; ainsi, il ne couvre jamais la voix. Aussi, une harpe double à la douceur incomparable, une viole de gambe, trois luths, un lirone dont les quatorze cordes permettent de jouer des accords particuliers, deux clavecins et plein d’autres instruments pour un ensemble éblouissant.

Mariame Clément a embrassé le défi de cette mise en scène avec bonheur. Cependant, elle ne m’a pas caché les questionnements qu’elle a eu à surmonter, avec toujours le même enthousiasme. Par exemple, comment imaginer le prologue composé de quatre personnages abstraits comme la fragilité humaine, la fortune, l’amour et le temps qui d’ailleurs ne réapparaîtront pas par la suite et devront faire comprendre immédiatement aux spectateurs le poids du sort de chaque humain ? Mettre en scène cette œuvre, c’est réussir à faire alterner les différents lieux de l’action en permanence en introduisant même des scènes chez les Dieux. J’ai eu envie de rire à cette évocation – depuis quand n’avais-je pas ri…- car pour représenter nos Dieux mythiques distincts des humains, il a dû lui falloir beaucoup d’inventivité et de courage pour trouver le ton juste. L’opéra qu’elles m’ont présenté a un parti pris très théâtral. Cela me plaît. C’est foisonnant, graphique et presque Pop, entre réalisme et magie, concret et abstrait.

Cet opéra devrait fermer la boucle de mon attente comme je l’espère tant, celle où la mer n’était au départ qu’une envie d’ailleurs et à l’arrivée un horizon commun. J’ai tellement besoin de croire que mon Ulysse, mon héros, me reviendra. Je l’attends et je célèbrerai Le Retour d’Ulysse dans sa patrie le soir de la première représentation, le 28 février prochain au Théâtre des Champs-Elysées dans l’espoir de son retour réel.

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Le Retour d'Ulysse dans sa patrie, Monteverdi

du 28 février au 13 mars 2017

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