Rencontre avec Nicolas Le Riche et Clairemarie Osta par Catherine Zavodska

Clairemarie Osta et Nicolas Le Riche - Entretien par Catherine Zavodska de DanseAujourd'hui

DanseAujourdhui : En visitant l’exposition qui vous est consacrée à Elephant Paname (« Etoiles » du 29 janvier au 29 mai 2016), la relation dans vos premières années d’apprentissage de la danse entre Christiane Vaussard et Clairemarie Osta, d’une part, et entre Serge Peretti et Nicolas Le Riche, d’autre part, semble fondamentale. Qu’a représenté cette première relation maître-élève ?

Clairemarie Osta (C) : Dans cette exposition, j’ai souhaité mettre en valeur cette complicité avec Christiane Vaussard. Quand nous nous sommes rencontrées, je dansais déjà mais sans projection professionnelle. Par sa présence, par son expérience et par son don, elle a fait de moi une danseuse. Ses yeux sur moi m’ont ouvert un avenir possible.

J’ai reçu d’elle cette petite carte : « J’ai vu arriver dans la classe une enfant les yeux rayonnants de joie vers son avenir ». C’est grâce à elle que mon avenir s’est dessiné. Je l’ai regardée comme quelqu’un qui dansait extrêmement bien, j’ai eu un regard admirateur pour elle, pour le rôle qu’elle jouait dans nos vies.

Nicolas Le Riche (N) : Serge Peretti a fait partie de ces rencontres, qui changent votre perception. Il a ouvert la porte à un art. Avant cette rencontre, la danse était pour moi une activité extrêmement physique. Il m’a appris que cela peut raconter autre chose, il m’a ouvert les yeux sur d’immenses perspectives. Le geste est indéfini, son sens est multiple, il se renouvelle à chaque fois : cette arabesque dans une pièce peut avoir un sens et un tout autre ailleurs. Serge Peretti était un peintre magnifique, les visites chez lui avec ces odeurs de peinture à l’huile,  cet univers baroque et extravagant, c’était comme des merveilles qui prenaient vie, puis c’était un conteur admirable. Il racontait très bien comment il était arrivé à la danse, devenu premier Danseur Etoile de l’Opéra.

[Certains] maîtres de danse sont des semeurs. Ils peuvent être des révélateurs à certains moments charnières au-delà de leurs enseignements. Ils ont initié chez moi la curiosité, l’envie de tourner la tête et d’observer tout ce monde et d’imaginer que ce monde n’est pas avec une pensée unique.

N. Le Riche

DanseAujourdhui : Quels ont été les apports des écoles de danse ? Qu’y avez-vous appris ?

N : Ce sont les rencontres avec les gens qui portent l’enseignement, qui sont vraiment très importantes. Ils vont parler de la danse d’une manière très différente et très ouverte. À l’école de danse de l’Opéra, j’ai eu la chance de profiter de tous ces enseignements, de ces gens héritiers d’une grande tradition (Christiane Vlassi, Serge Perraud, Serge Golovine, par exemple). En pensant à transmission, je pense aussi à Cyrille Atanassoff et son professeur était Serge Peretti. Le maître est comme une colonne vertébrale, qui donnait de la cohérence à tous ces univers

C : Ces rencontres nous ont apporté une couleur, un état d’esprit vis-à-vis de tout ce qui va nous arriver par la suite. Nous avons eu la chance de rencontrer ces maîtres. Ce qu’on a pu vivre comme expérience avec ces gens-là, on recherche à l’avoir avec d’autres, car on sait quels trésors il peut y avoir avec quelqu’un dans la relation. L’héritage, c’est nous qui allons le chercher.

Dans la compagnie (Ballet de l’Opéra national de Paris), on sert des ballets (répertoire, créations), c’est notre rôle de danseur. Pour aller plus loin dans notre danse, c’est nous qui allons rechercher les opportunités dans le travail. Cela a été possible par le premier ton de ces relations.

N : Ces maîtres de danse sont des semeurs. Ils peuvent être des révélateurs à certains moments charnières au-delà de leurs enseignements. Ils ont initié chez moi la curiosité, l’envie de tourner la tête et d’observer tout ce monde et d’imaginer que ce monde n’est pas avec une pensée unique.

Dans la compagnie, nous avons eu Jean-Yves Lormeau en commun, qui a été un passeur, très précieux pour nous, qui a continué de nourrir cette idée de la danse, d’une certaine forme d’académisme mais aussi d‘une certaine forme d’excentricité.

C : C’est mon petit père (tradition de l’Opéra, selon laquelle le petit rat choisit un parrain et une marraine parmi les danseurs), quelqu’un qui accepte de nous accompagner et de partager son temps et un enseignement. Chacun construit cette relation selon sa personnalité. Jean-Yves Lormeau m’a accompagné affectueusement et professionnellement jusqu’à la fin de sa vie. Il était aussi l’élève de Serge Peretti et Christiane Vaussard, en ce sens on peut dire que c’est une histoire de famille.

N : Jean-Yves Lormeau est mon petit père d’adoption. Il m’a vraiment beaucoup aidé. J’ai repris sa loge quand j’ai été nommé Etoile à l’Opéra.

C : Ma petite mère, c’est Elisabeth Platel et j’ai repris sa loge.

DanseAujourdhui : Aujourd’hui, vous êtes installés avec le LAAC (L’Atelier d’Art Chorégraphique) au Théâtre des Champs-Elysées ? Quelle importance revêt pour vous ce lieu ?

N : Nous sommes ici au Théâtre des Champs-Elysées et nous sentons tous les fantômes et toute cette vie.  Il y a des endroits nourris de présence et qui existe grâce aux gens qui sont à l’intérieur et qui le font évoluer. La mémoire et l’histoire du théâtre sont réellement importantes. D’abord, on pense forcément aux ballets russes. Ensuite, de manière plus intime et attendrie, le Théâtre des Champs-Elysées est la première scène parisienne sur laquelle j’ai dansé. A l’époque, le spectacle de l’école de danse était présenté ici. Je me souviens de Claude Bessy, qui m’a beaucoup accompagné.

C : Il se trouve que c’est aussi ici, au Théâtre des Champs-Elysées, que j’ai dansé pour la première fois sur scène à Paris. Depuis que notre aventure du LAAC a commencé, on ne cesse chaque jour de découvrir l’histoire de ce théâtre, tout ce qui s’est passé dans les murs, tous les cours qui avaient lieu dans le studio, chaque jour, une nouvelle anecdote sort. Ces anecdotes du passé nous donnent l’élan pour continuer à écrire cette histoire de la danse.

N : Il y a aussi Roland Petit, qui a une grande histoire avec le Théâtre des Champs-Elysées. C’est ici qu’il a créé Les Forains, mon premier rôle d’Etoile dans un ballet de Roland.

Tout le monde est passé par là. Nous avons fait un stage avec la Fondation en Avant, dirigé par la danseuse américaine, Cynthia Harvey (toute nouvelle directrice artistique du American Ballet’s Theater), elle s’est souvenu avec émotion des spectacles qu’elle a dansé ici avec l’American Ballet.

On est confronté chaque jour à l’histoire du TCE, chaque fois que l’on monte au studio Coupole, les affiches dans l’escalier nous rappellent les artistes passés ici. Toute cette histoire est importante et donne un sens à ce foyer artistique.

DanseAujourdhui : Dans l’exposition, que représentent les fils rouges qui vous relient à des personnes de générations et de disciplines différentes 

C : Cela a à voir avec l’influence, l’énergie, l’imagination, les multiples facettes que l’on porte en soi, stimulées, éclairées par des rencontres, par des livres, des personnes ou des événements.

DanseAujourdhui : par exemple, quel lien avez-vous avec Alexandra David-Neel ?

C : J’aime beaucoup la méditation, j’ai aimé découvrir certains de ses livres et suivre son parcours. Certains de ses livres m’ont été offerts par Sylvie Guillem, avec laquelle j’ai échangé sur ce thème-là. En citant une personne, il va y avoir une anecdote précise mais il y a tant de choses qui résonnent, c’est la pointe d’un iceberg artistique, émotionnel, sensible. C’est la résonnance qui nous intéressait.

DanseAujourdhui : Avez-vous rencontré Wim Vandekeybus, autre fil rouge ?

N : Non, je n’ai pas rencontré Wim Vandekeybus mais j’ai envie de vous dire « oui » car je l’ai rencontré à travers ces œuvres, au travers de l’expression sauvage, peut être brutale.

Je l’ai surtout découvert au départ avec un coffret vidéo, cela a été un choc pour moi. Ce qui est magnifique avec les rencontres d’artistes, c’est toujours l’occasion d’avoir un retour sur soi, un retour de regard. On regarde ce qu’ils ont fait mais cela nous raconte quelque chose. En ce qui concerne Wim Vandekeybus, il y a cette corporalité éblouissante, florissante, c’est un feu d’artifice qui m’a fait bouillonner.

DanseAujourdhui : Et avec Haruki Murakami ?

N : J’ai adoré ses livres, avec cette  frontière entre la réalité et l’extravagance totale. Il y’a un flottement continu, je pense à L’éléphant qui s’évapore,  une œuvre qui vous laisse entre deux eaux, vous voyagez mais vous êtes aussi à l’intérieur de votre propre flottement. J’ai adoré lire son œuvre.

DanseAujourdhui : Depuis quand portez-vous un projet de transmission ?

C : Avec recul, je dirais que cela remonte assez loin. La transmission existait déjà, elle existe tout le temps dans la vie des danseurs, parce qu’on apprend un rôle à un autre membre du Ballet ou de manière complice avec nos partenaires, on est nous-mêmes petit père ou petite mère de danseurs. J’ai  une vidéo de moi à 5 ans disant à mes camarades où se placer sur scène. On a depuis toujours un regard sur nous ou nous sur les autres pour apprendre et passer. Le LAAC n’avait pas encore de nom mais cette énergie, ce goût est là depuis toujours.

Au démarrage de ma relation avec la danse, il y’a rarement eu des projections sur le long terme. C’est la relation avec la danse qui s’est développée et ma propre vie qui s’est épanouie petit-à-petit.  Le projet était de développer ce que j’avais entre les mains, ce sont le goût d’être en mouvement et la curiosité qui m’ont fait progresser.

Au terme de l’aventure à l’Opéra, il y’a eu une forme de rupture, Nicolas et moi, on a continué à garder le regard et l’esprit ouverts pour saisir les opportunités. S’est ouverte à nous une opportunité de partager un temps ensemble. Nous avons eu, de manière synchrone, cette possibilité de réfléchir à nos envies profondes, intimes à chacun de nous, et de créer un espace commun. Le LAAC est un projet de partage qui est devenu une évidence.

A mon départ du Conservatoire, concomitant avec le départ de Nicolas de l’Opéra, on s’est posé et au lieu de tourner au dépressif, on a trouvé excitant d’aller chercher dans nos ressources. On s’est dit quelle chance de regarder ce qu’on a entre nos mains et de redémarrer dans un nouveau cycle de vie, dont le cadre est devenu le LAAC.

N : Le LAAC a un cœur battant, qui s’appelle la danse. C’est un projet qui existe depuis toujours au centre de nos vies et qui est aussi au centre de ce Théâtre des Champs-Elysées. Nous sommes venus voir Michel Franck (actuel directeur du Théâtre des Champs-Elysées), cela a eu un écho en son oreille. Il était partant pour faire battre ce cœur. Le LAAC est en constante évolution puisqu’il place au cœur du projet les gens qui y participent. Le LAAC d’aujourd’hui n’est pas celui de demain.

C : C’était une belle aventure au démarrage de réfléchir à comment exprimer ça, alors que la  seule chose dont on était sûrs, c’était nous. On a l’opportunité de partager une histoire au Théâtre des Champs-Elysées. Qui accueillir et comment dire aux gens que c’est un espace pour eux ? Cela est devenu excitant et compliqué car notre espace va être mouvant en fonction d’eux. Cela va être une histoire de rencontres. Le groupe de cette année a amené un certain programme. Les suivants nous diront leurs attentes et nous ferons un bout de chemin ensemble pour essayer de se rapprocher de leurs projets.

Donner, c’est recevoir. C’est aussi simple que ça.

C. Osta

DanseAujourdhui : Clairemarie vous dites (dans l’exposition) : « Transmettre est un devoir à mes yeux. Maître et élève apprennent l’un de l’autre. » Qu’apprenez-vous de vos élèves ?

C : La preuve existe depuis bien longtemps : mon propre cheminement se poursuit parce que je croise des gens avec qui j’ai un échange. Dans la transmission, on cherche à donner, mais je sais que dans la relation, il va y avoir des dons partagés.

N : Donner, c’est recevoir. C’est aussi simple que ça. Il y’a des moments magnifiques. Dans le studio, quand vous essayez de faire comprendre quelque chose à quelqu’un, lorsque vous voyez l‘étincelle de ses yeux qui arrive à saisir cet espace, qui n’est plus votre parole portée vers lui mais la sienne, c’est lui qui vous la rend, alors c’est magnifique, une prise de liberté. On a l’impression d’avoir eu un oiseau entre les mains et le voir s’envoler dans son monde à lui. C’est vraiment extraordinaire.

C : On a vécu plusieurs séances, après ce genre de moments, le groupe est euphorique. Il y a une sorte de joie commune, on n’est pas les seuls à recevoir : entre eux, ils sont transportés et bien souvent, dans le moment d’après, cela donne des ailes à tout l’ensemble et à nous aussi, ce n’est pas seulement un face à face avec le danseur. C’est quelque chose qui est donné de partager et de recevoir. Inversement, quand certains passent une mauvaise période, cela peut être pesant pour le groupe mais c’est beau de voir comment celui qui est en forme, avec nous aussi, peut essayer de le tirer de ce moment difficile.

DanseAujourdhui : est-ce que la création de votre duo PARA-ll-ÈLES apporte quelque chose en studio ?

N : Oui, cela apporte une parole vivante. Le LAAC a été imaginé comme un atelier vivant, ce que nous vivons le matin lors des répétitions peut se répercuter dans nos échanges l’après-midi. Cet échange très vivant, parfois difficile, est très mobile, il continue à exister. Lorsque nous allons dans une compagnie, nous avons emmené les apprentis* avec nous au théâtre de Bordeaux. Notre vie, c’est aussi la leur. Ce qui nous arrive à nous, arrive aussi aux apprentis*. On ressent dans cette création que nos élèves sont au centre de notre vie.

C : Ils nous accompagnent, comme nous les accompagnons. Nous essayons de partager au maximum ce que nous vivons. Par exemple, si on fait une conférence, on propose à des apprentis de présenter leurs travaux.

N : Dans le cadre de Transcendances, Saburo Teshigawara, programmé par le Théâtre des Champs-Elysées (novembre 2015), est venu faire un atelier et partager avec nos apprentis, idem  pour Mats Ek et Ana Laguna (janvier 2016). C’est là où ce Théâtre est très important, cette parole voyage et elle s’échange. Elle est donc vivante et se nourrit.

*C : On a fait exprès d’appeler nos élèves « Apprentis ». C’est un choix fait en conscience. On ressent quelque chose dans le positionnement de ces jeunes, qui ne sont pas des élèves en attente d’avoir un jour, plus tard…la parole. J’attends d’eux d’avoir déjà commencé leur cheminement artistique. La transmission n’est pas qu’un flux dans un sens. Ce qui les traverse doit nourrir quelque chose de  personnel. Ils doivent rechercher l’inspiration dans leur énergie personnelle et pas chez le maître, surtout pas. Comme dans un atelier de peinture, l’apprenti crée déjà sa toile avec ses propres goûts et son inspiration. On leur demande beaucoup et ce n’est pas si facile. Ce n’est pas une question de maturité, il n’y a pas un âge pour être artiste.

DanseAujourdhui : Par transmission, nous parlons communément de la relation maître-élève. Est-ce que, pour vous,  la transmission a un rapport avec le spectateur ?

N : Il y’a une forme de transmission qui existe probablement, le spectateur est très actif dans un spectacle. L’expérience est vivante, il y a forcément un dialogue. La transmission existe de manière plus diffuse. Le spectateur regarde, il est témoin, vit quelque chose qui garde des traces, je l’espère, et ces traces  sont une forme de transmission.

C : Il faut faire une différence entre le moment où le spectacle se crée et celui où il est partagé en public. Les gens du spectacle ne se positionnent pas comme pédagogues face à un public. En revanche, ils participent à un enrichissement d’une culture commune, qui s’écrit et se partage ensemble et se transmettra de génération en génération, au-delà de l’échange scène-salle. C’est parce qu’il y a ces choses partagées devant témoins que les choses s’opèrent, même infimes, comme la naissance d’une vocation.

Propos recueillis par Catherine Zadovska, de DanseAujourd’hui

Retrouvez Nicolas Le Riche, Clairemarie Osta et les élèves du LAAC au TCE

DIMANCHE 19 JUIN - 17 HEURES

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