On a célébré l’été dernier le trentième anniversaire de la disparation d’Herbert von Karajan, mort le 16 juillet 1989 alors qu’il préparait Un Bal masqué pour le Festival de Salzbourg. Moins d’un an plus tôt, il donnait son dernier concert parisien, sur la scène du Théâtre des Champs-Elysées.

Karajan a toujours entretenu une relation privilégiée avec la France, sans doute le pays où il a le plus dirigé après l’Allemagne et l’Autriche. Et avec le Théâtre  des Champs-Élysées tout particulièrement. Il débuta au TCE en mai 1950, avec la Société des concerts du Conservatoire puis, à partir des années 60, il fut bien évidemment de toutes les tournées parisiennes de « son » Philharmonique de Berlin – où il avait exigé d’être nommé « à vie » -mais également celles des Wiener Philharmoniker. Il y brillait dans Beethoven, Mozart, Brahms, Tchaïkovski et surtout Strauss. Un événement marquant fut l’intégrale des symphonies de Beethoven donné au printemps 1960 à la tête de son orchestre. Star absolue, il régnait alors sans partages sur la vie musicale de Berlin, Vienne et Salzbourg. Il y eut aussi son bref mandat de conseiller musical auprès du tout jeune Orchestre de Paris au tournant des années 70. Il donna quelques concerts au Théâtre au pupitre de la formation française.

Karajan au TCE, mai 1967

C’est encore au avenue Montaigne qu’il se produisit avec les Berliner le 5 octobre 1988 pour ce qui devait être sa dernière apparition parisienne, devant un auditoire ému, dont cinq ministres et un ancien président de la République. Le programme exigeant couplait La Nuit transfigurée de Schoenberg à la Première de Brahms. La maladie osseuse qui le rongeait ne lui permettait déjà plus d’aller au-delà d’un programme d’une durée d’une heure.

Jeune journaliste à Diapason, courant alors tous les concerts parisiens de l’époque (et encore aujourd’hui), Rémy Louis évoque cette soirée particulière : “Je me souviens de son entrée claudicante, appuyé sur le bras d’un tiers impassible qui lui permit d’atteindre le podium; puis de son installation malaisée sur le siège spécial aménagé pour adoucir sa souffrance. Je me dis alors avec émotion que ce n’était plus là le Karajan flamboyant, dominateur même, décliné pendant des décennies par un marketing très affûté. L’animal, en lui, était blessé. Le geste volontiers enveloppant qui était le sien naguère, corps légèrement penché en avant qui amenait la musique à lui, avait laissé la place à un autre, plus figé, qui la projetait avec l’énergie du désespoir. Le plus fascinant est que le son exprimait ce changement : la plénitude de toujours s’était transmuée en quelque chose de plus émacié, qui soulignait articulations et jointures.

Mais l’intensité demeurait intacte – cet artiste qui ne renonçait jamais n’aurait pas permis qu’elle s’affadît. Sans doute sa nature était-elle autre : traits plus accusés, expression plus douloureuse. Ai-je pensé que j’entendais là le dernier concert de Karajan à Paris ? L’affirmer aujourd’hui serait présomptueux. Mais l’impression fut si forte, perché au deuxième balcon, que cette vision s’impose à moi lorsque je repense aux concerts entendus sous sa direction. Ce moment inoubliable fonctionne comme un sas ; je dois en passer par là pour dévider le fil des souvenirs. C’est ainsi qu’un auditeur vit des moments uniques, qu’il peut confusément percevoir comme tels dans l’instant. Mais seul le temps qui passe lui apprend combien ils étaient vraiment essentiels. Souvenir enfoui, mais qui vit et demeure à jamais“.

Les dernières notes

Finale de la 1ère symphonie de Brahms, donnée en Italie lors de la tournée en 1988

Voici les mots du journaliste du Monde sur les derniers instants de la symphonie n°1 de Brahms lors du concert du 5 octobre au TCE :

Et Karajan, les yeux grands ouverts, les bras étendus, déploya l’introduction du final avec une immense majesté, comme s’il franchissait la porte du ciel pour délivrer la joie.

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