Valentine Bansront : Emotionine, antidote émotionnel
Autour du spectacle “Voix humaine / Point d’orgue“, le Théâtre des Champs-Elysées a noué un partenariat avec l’école Boulle, où des étudiants de diverses disciplines se sont inspirés de l’oeuvre de Cocteau et de Poulenc pour créer chacun une œuvre originale.

La semaine dernière, le scénographe Pierre-André Weitz, complice d’Olivier Py depuis trente ans et 275 spectacles, est venu découvrir leur travail et leur donner quelques conseils et indices. Une rencontre passionnante !

Les projets

Voici quelques uns de la quarantaine de projets que nous avons découvert. De l’ébénisterie à la tapisserie, de la sculpture à la joaillerie, chaque étudiant a tenté de révéler les ressorts psychologiques des personnages à travers un objet.

Clotilde Dionisi

En bijouterie, Clotilde Dionisi imagine des “bijoux importables” – telle une bague de fiançailles prise dans un bloc de plexiglass, ou un anneau qui se décompose en trois dès qu’on essaye de le mettre – pour symboliser l’éloignement des amants, et leur désir confronté à l’inaccessible.

En tapisserie, Caroline Garnier crée un “corps à prendre” : un carré lesté, qui prend la forme de l’amant absent. Guillaume Gasc sculpte un ensemble de cinq colonnes, pour accompagner le jeu de l’interprète sur scène : sur chacune des colonnes, des pressions et des torsions de plus en plus marquées dans la matière pour illustrer la douleur et la solitude grandissantes de la femme abandonnée.

Caroline Garnier

En tapisserie, Daphné Levesque du Rostu utilise les références au feu et au brûlé de la pièce et travaille sur la dégradation du textile et la multiplicité des couches qui permettent de changer l’aspect de l’objet.

En ébénisterie, de nombreux élèves ont créé des objets pouvant être utilisés dans une mise en scène : des consoles savamment déséquilibrées, des fauteuils suspendus, ou, comme chez Gala Polard, un porte-manteau en spirale, alternant des pleins et des vides, symbolisant le caractère possessif du personnage.

Gala Polard – porte-manteau

Les conseils de Pierre-André Weitz

C’est surtout sur le métier de la scénographie – d’un spectacle, mais aussi d’une exposition, comme celle que préparaient les étudiants – que Pierre-André Weitz a apporté un éclairage particulier.

La scénographie n’existe pas sans public, sans ce point de vue de l’autre. Et ce que vous devez comprendre, par rapports aux objets que vous créez, c’est que l’on peut les contourner, les voir d’un autre point de vue que le vôtre. “Vous voulez trop expliquer vos objets“, note Pierre-André Weitz. Il faudrait que vous imaginiez une personne qui vous aime bien – un ami – découvrir votre objets pour la première fois. Y verra-t-il votre métaphore des cinq sentiments ? Ou simplement cinq fauteuils de différentes hauteurs et textures ?”

D’abord donc, le point de vue. Mais aussi, pour le spectacle vivant, le mouvement. Car tout décor ou accessoire n’a de sens que dans le mouvement qu’il peut créer. Ecouter quatre heures de musique dans un beau décor qui ne bouge pas est une expérience impensable pour les spectateurs d’aujourd’hui, à l’heure où les films hollywoodiens proposent un changement de décor toutes les six secondes. “C’est aussi à cela qu’il faut que vous pensiez pour la scénographie de l’exposition de vos objets. Voulez-vous que les gens s’assoient dessus ? Ne mettez pas le fauteuil sur un piédestal. Voulez-vous qu’ils touchent les franges de votre tapisserie ? Installez un ventilateur qui les fait bouger“.

Pierre-André Weitz et les étudiants de l’école Boulle

Comment comprendre La Voix Humaine ?

La Voix Humaine, Cocteau l’écrit en 1930. Vous ne vous rendez pas compte de ce que cela représentait, à l’époque, de se faire larguer par téléphone. Car c’est cela qui se passe !” Non plus en personne, ni même par l’objet physique d’une lettre : c’est par la voix dématérialisée de son amant que la femme apprend son abandon.

Alors, faut-il jouer cette pièce bourgeoise dans un intérieur bourgeois ?” Ou faut-il transmettre aux spectateurs d’aujourd’hui le sentiment de ce monde qui se dématérialise, où l’on n’utilise presque plus le téléphone pour téléphoner, ni même pour écrire des messages, mais de plus en plus souvent pour un envoi de meme ou d’emoji. C’est ainsi que c’est par Zoom que Patricia Petibon se fera quitter sur scène, dans une maison qui n’est que reflet de sa tête : sens dessus-dessous.

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