Délibérément sacrifiée sur l’autel des convenances et des hiérarchies passéistes par sa propre famille, gentiment reléguée au second plan par son propre frère Felix, Fanny Mendelssohn semble s’être trompée d’époque. Pourtant, à force de ténacité et d’entêtement, elle a choisi de ne renoncer ni à ses ambitions, ni à ses rêves, permettant à l’auditeur contemporain de s’enthousiasmer pour ses œuvres dont la facture annonce déjà Wagner, faisant d’elle une figure majeure parmi les trop rares compositrices de l’histoire de la musique.

Maison natale de Fanny et Felix Mendelssohn au 14 de la Michaelisstraße à Hambourg

14 novembre 1805, Hambourg : dans une maison de la Michaelisstraße, Lea Mendelssohn Bartholdy donne naissance à son premier enfant. C’est une fille, Fanny. Comme sa sœur Rebecca et ses frères Felix et Paul, elle est baptisée en 1816 puis élevée dans le protestantisme malgré les origines juives de la famille.  Lea et Abraham Mendelssohn adoptent en effet le nom de Bartholdy pour se démarquer de la tradition familiale, patronyme que Fanny affirmera détester.

Enfant joyeuse et choyée, la jeune Fanny reçoit une éducation complète et variée, et manifeste très jeune de grandes aptitudes pour la musique. Sous la houlette des meilleurs professeurs, elle apprend le piano et la composition, est capable de jouer des morceaux d’une grande difficulté et compose ses premières pièces dès l’âge de 14 ans. Felix, son cadet de trois ans, se révèle également très doué et compose à 12 ans un opéra pour l’anniversaire de son père.

Hélas, cette belle égalité artistique s’arrête là. Felix est encouragé par sa famille : voyages, enseignants de premier ordre, concerts. Fanny, elle, doit s’accommoder de la sentence paternelle : « La musique sera peut-être pour lui [Felix] une profession, mais pour toi elle ne peut et ne doit être qu’un agrément. » Voilà qui est clair : sa condition de femme lui impose donc de se consacrer à l’apprentissage de sa future vie d’épouse et de mère plutôt qu’à sa passion pour la musique. 

Fanny et son frère Felix – DR

Elle ne cesse pourtant pas de composer, même si les occasions de faire connaître sa musique se limitent aux concerts privés, réservés à des cercles de connaissances, organisés à domicile par la famille Mendelssohn. Fanny s’y produit devant un public restreint, et y joue Bach, Mozart, Beethoven, ainsi que des œuvres de son frère et parfois même ses propres compositions. Elle reste proche de son frère, qui va même jusqu’à lui demander parfois des conseils musicaux (un comble !), et qui a beaucoup de respect pour son talent, mais qui contribue pourtant à la garder dans l’ombre.

Fanny et son époux Wilhelm Hensel – DR

En 1829, Fanny épouse Wilhelm Hensel, peintre et graveur allemand, un artiste en tout point éloigné de la famille Mendelssohn. Sa personnalité affable, son apparence bonhomme en font un homme gentil et compréhensif, qui encourage son épouse non seulement à  jouer, mais également à publier ses compositions, une volonté à laquelle Felix s’oppose : en 1827 et 1830, cinq Lieder et un duo pour voix et piano composés par Fanny seront publiés sous le nom de son frère. 

Néanmoins, l’horizon de Fanny s’élargit et s’évade du carcan rigide de l’Allemagne du Nord : elle voyage avec son mari, et demeure notamment six mois à Rome où elle fait la connaissance d’Hector Berlioz et de Charles Gounod, auxquels elle fait une forte impression, non seulement en tant que musicienne mais aussi comme compositrice. A sa mort, Gounod dira même d’elle qu’elle était « une musicienne inoubliable, une excellente pianiste et une femme d’une intelligence supérieure ».

En 1846, à l’âge de 40 ans, Fanny Mendelssohn s’élève contre l’interdiction qui lui est faite de publier ses œuvres et fait paraître plusieurs Lieder, œuvres pour piano et œuvres vocales pour chœur. Elle n’aura hélas pas le temps de profiter de cette notoriété toute neuve, puisqu’elle meurt d’une crise d’apoplexie en mai de l’année suivante.

Fac-similé d’une partition de Fanny Mendelssohn – DR

Son héritage musical se compose d’un corpus de plus de 400 pièces, dont des Lieder, des pièces pour piano ou orgue, mais aussi de la musique de chambre, dont elle n’a pu publier qu’une infime partie. Après son décès, son mari Wilhlem s’efforcera de réparer l’injustice et de faire paraître les compositions de sa femme… dont certaines ne seront publiées qu’en 1987 !

Depuis les années 1990, la vie et l’œuvre de Fanny Mendelssohn ont fait l’objet d’un certain nombre d’études, ce qui a notamment permis de redécouvrir des œuvres jusqu’alors inédites, dont le Quatuor à cordes en mi bémol majeur (1834) et l’Ouverture en ut majeur (1832) proposée par l’Orchestre de chambre de Paris en ouverture de leur concert. Il était plus que temps de redonner vie à la musique visionnaire d’une femme résolument tournée vers l’avenir.

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