Gustav Mahler dans le hall de l’Opéra de Vienne en 1907 – © Gallica
Au tournant du XXe siècle, Vienne est un creuset bouillonnant où le divertissement frénétique se commue en agitation sociale, pendant qu’une inexorable angoisse artistique transforme son passé glorieux en profonde décadence. Dans ce vaste programme de renoncement aux critères conventionnels tous azimuts, Mahler accède à la direction de l’Opéra de Vienne en 1897, qu’il transforme en profondeur, éradiquant tous les symptômes d’une routine ancestrale pour prendre résolument le chemin de l’avenir, ce dont Schoenberg et Berg lui sauront gré.

L’impact des concerts symphoniques

L’Opéra de Vienne vers 1898 – DR

Pour bien comprendre comment Mahler réussit à aimanter autour de lui un cercle de jeunes gens dont Arnold Schoenberg, Alban Berg, Alexander von Zemlinsky et Anton Webern (excusez du peu !), il est nécessaire de prendre la mesure de l’impact des concerts symphoniques qu’il dirigea. Sa première apparition dans la fosse de la Hofoper, le 11 mai 1897, fait figure de manifeste, puisqu’il choisit de diriger Lohengrin, se rangeant ainsi sans ambiguïté du côté des partisans de Wagner. Le public (au contraire de la critique) ne s’y trompe pas : fascinés par son engagement, sa gestique dynamique et nerveuse et sa programmation originale, les abonnements se multiplient et lors de la tournée de l’orchestre à Paris en 1900 les louanges sont unanimes. De fait, Mahler n’aura de cesse de défendre tout au long de son mandat la création musicale, notamment avec le metteur en scène Alfred Roller, fondateur avec ses amis peintres et poètes de la Sécession viennoise, et éditeur de la célèbre revue Ver Sacrum. Ils sont au regard de l’histoire de la musique les fondateurs d’une nouvelle esthétique dont nos scènes contemporaines sont aujourd’hui encore les héritières. Citons entre autres quelques spectacles devenus légendaires : Fidelio (1904), Don Giovanni (1905) qui stupéfia public et critique, L’Enlèvement au Sérail, Les Noces de Figaro et La Flûte enchantée (1906) et une complexe Iphigénie en Aulide que Mahler considérera comme son chef-d’œuvre.

Caricature de Gustav Mahler dirigeant sa symphonie n° 1 – DR

Parallèlement, Mahler continue à composer et sa renommée s’accroît considérablement, notamment après la publication de ses symphonies n°s 1 et 3, ainsi que des parties séparées de la deuxième, reçue triomphalement lors de sa création et que bon nombre d’orchestres souhaitent intégrer à leur répertoire.

Des auditeurs pas comme les autres

Arnold Schoenberg, autoportrait vers 1910 – DR

Dans le public venu écouter la Symphonie n° 3 se trouve justement un jeune compositeur né en 1874 à Vienne, avide de recherches musicales novatrices qui rompent avec la tradition romantique : Arnold Schoenberg. Jusqu’à présent, il gagne sa vie en orchestrant des opérettes et en composant ses propres œuvres, dont le sextuor à cordes Verklärte Nacht (1899), dont il fera plus tard la version orchestrale si populaire aujourd’hui. Il n’est pas particulièrement tendre avec les compositions de son aîné, mais cette troisième symphonie le convertit : il confie même avoir eu un « véritable coup de foudre » et n’hésitera pas à la qualifier « d’œuvre de génie ». 

Des liens d’amitié et d’admiration réciproque se tissent avec Schoenberg, et Mahler devient l’un des éléments fédérateurs de la future Seconde Ecole de Vienne, puisqu’il s’engage activement dès 1904 au sein de la Vereinigung schaffender Tonkünstler.

Alban Berg par Arnold Schoenberg – DR

Cette année-là justement, un tout jeune compositeur, Alban Berg, tombe sur une annonce publiée dans la Neue Musikalische Presse le 8 octobre 1904 : celle-ci se propose
« d’enseigner aux musiciens de profession et aux amateurs les bouleversements et les nouvelles possibilités dans les domaines théoriques de la musique Enseignant : Arnold Schoenberg (harmonie, contrepoint.) » Il n’en faut pas plus à Berg, qui décide de montrer à Schoenberg ses Lieder et devient son élève. Il travaille d’arrache-pied et compose entre 1905 et 1908 près d’une centaine de Lieder. Le cycle que l’on connaît aujourd’hui sous le titre générique Sieben frühe Lieder fait partie de cette période de création intense ; ils seront orchestrés en 1928 et créés le 6 novembre de cette même année à Vienne par la soprano Ruzena Herlinger.

Un héritage émouvant

Les funérailles de Mahler par Arnold Schoenberg – DR

Les dernières œuvres de Mahler, qui annoncent résolument toute l’avant-garde viennoise, ont donc inspiré à la fois Schoenberg et Berg. Le premier dédiera à Mahler en 1911 son important traité d’harmonie, Harmonielehre, et écrira un court et émouvant message d’adieu, In Memoriam, en 1912 peu après le décès de l’ancien directeur de l’Opéra de Vienne : « Gustav Mahler était un saint. Tous ceux qui l’ont connu, ne serait-ce qu’un peu, ont dû partager ce sentiment ». 

Quant à Berg, il est fort probable qu’il ait eu une pensée émue pour « cet oncle aimé » lorsqu’il composera son Concerto à la mémoire d’un ange, à l’occasion du décès précoce de Manon Gropius, la fille issue du deuxième mariage d’Alma Mahler…

Le programme choisi par Les Siècles pour ce concert est donc passionnant, puisqu’il propose un véritable voyage dans les œuvres de jeunesse de trois viennois qui, chacun à leur façon, ont contribué au bouleversement des formes musicales et façonné le délicat passage du romantisme à la modernité.

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