Sainte Cécile par Jacques Blanchard (1ère moitié du XVIIè siècle)

La plupart des musiciens, de l’amateur éclairé au professionnel chevronné, célèbrent le 22 novembre la Sainte Cécile. Au regard du culte fervent qu’on lui porte aujourd’hui encore, nous savons finalement peu de choses avérées sur cette grande figure de l’hagiographie féminine. Retour sur une légende et une vie hors du commun.

Une histoire édifiante

L’histoire de Sainte Cécile, dont le nom apparaît pour la première fois dans le canon de la messe en 496, est construite en partie de légendes, dans lesquelles le mérite le dispute à la beauté. Sainte Cécile naît dans une riche famille noble pratiquante de Rome, les Cœcilia, dont sont issus beaucoup de sénateurs. Auréolée de grâce, de beauté et d’innocence, elle cultive un talent tout particulier pour la musique. Très jeune, elle décide de vouer sa vie à Dieu et fait vœu de virginité. Son père la contraint pourtant à épouser un jeune païen nommé Valérien. Le soir des noces, elle possède assez d’empire sur son mari pour obtenir de lui qu’il devienne chrétien et ne consomme pas le mariage. Animés tous deux d’une foi prosélyte, ils propagent le culte d’un dieu unique et refusent d’honorer les divinités romaines. Aux alentours de l’an 220, Valérien meurt en martyr. Quant à la vierge Cécile, le préfet de Rome la fait tremper dans un bain de poix bouillant, mais elle en sort indemne. Faisant alors appel à un bourreau, il ordonne sa décapitation : à la vue de la sainte, le soldat envoyé perd courage et frappe à trois reprises, en vain. La loi romaine interdisant le quatrième coup, Cécile est abandonnée baignant dans son sang. Aussitôt, les chrétiens se précipitent dans la maison et essuient ses blessures sans la déplacer. Cécile survit trois jours, pendant lesquels elle ne cesse de prêcher sa foi. A l’arrivée du pape Urbain Ier, elle fait don de sa maison pour y bâtir une église et lègue ses biens aux pauvres. Se tournant alors face contre terre, elle expire le 22 novembre de l’an 230 et est inhumée dans la position exacte où elle a rendu l’âme, dans les catacombes de Saint Callixte.

Naissance d’un culte

Cette agonie et les souffrances endurées lui valent d’être canonisée. Le Pape Pascal Ier, au VIIIe siècle, fait rechercher son corps, mais les catacombes comprenant plus de 20 km de galeries sur plusieurs niveaux, celui-ci demeure introuvable. Un matin de l’an 822 pourtant, lors d’une célébration à Rome, Cécile lui apparaît et lui révèle l’emplacement exact de la sépulture ; le cercueil, découvert le jour-même, est transféré dans un sarcophage de marbre sous l’autel principal de l’église de Trastevere, qui sera appelée plus tard Titulus Sanctae Cæciliæ (église fondée par une femme appelée Cécile). En 1599, sous le règne du pape Clément VIII, le corps de Sainte Cécile est exhumé à l’occasion de fouilles. L’émerveillement est total : allongé sur le côté, le visage tourné vers le sol, le corps alangui, enveloppé dans une tunique aux plis délicats, est parfaitement conservé. Sur son cou, une ligne profonde rappelle la violence de sa mort, la gorge tranchée. Autre détail d’importance : la main droite de la sainte, dont les deux derniers doigts sont repliés, indique le chiffre trois, symbole de la Trinité, un détail discret et étonnant qui rappelle subtilement la foi ardente qui l’a amenée au supplice. Durant 4 à 5 semaines, artistes et pèlerins défilent devant le cercueil, jusqu’à ce que le corps se décompose au contact de l’air.

Le sculpteur romain Stefano Maderno notamment, présent lors de l’exhumation, reste subjugué par cette découverte. Il exécute alors le chef-d’œuvre qui assoira sa réputation : une reproduction fidèle en marbre blanc du corps de sainte Cécile. 

Une erreur de traduction ?

Les origines de la vénération de Cécile comme protectrice des arts divergent selon les exégèses. La légende affirme qu’en allant au martyre Cécile entendit la musique de Dieu et se mit à interpréter des chants mélodieux, ce qui fit d’elle la figure virginale emblématique des musiciens, puis des autres artistes. Une autre hypothèse est également avancée : lors de la célébration de la fête de Sainte Cécile, le texte de la première antienne des Laudes raconte que le soir de ses noces, Cécile ne cesse de prier pour que tous la rejoignent dans l’amour du Christ. Un passage du texte précise : « Cantantibus organis, Cæcilia in corde suo soli Domini decantabat dicens : Fiat cor meum et corpus meum immaculatum ut non confundar » ; or le traducteur a omis les mots « in corde suo », transformant ainsi Cécile en chanteuse qui s’accompagne à l’orgue, alors qu’elle « chante les louanges de Dieu dans son cœur tandis que les instruments jouent… » Les adeptes du chant d’église se placent dès lors sous l’invocation de Sainte Cécile, qui par extension devient la patronne de tous les musiciens, des luthiers… et des brodeurs (mais ceci est une autre histoire !). Sainte Cécile a aussi inspiré un nombre infini de peintres. Il n’est guère d’artiste de la Renaissance italienne qui ne lui ait consacré une toile : le plus souvent, elle porte un orgue ou bien est assise à un clavier, mais elle peut aussi, au gré des imaginations, jouer du violon, du violoncelle, de la basse de viole, de la contrebasse, du luth ou de la harpe !

Une ferveur musicale ininterrompue

On ne compte plus aujourd’hui les innombrables associations qui se réclament du patronage de Sainte Cécile, dont la plus célèbre est certainement l’Accademia di Santa Cecilia de Rome, réputée depuis la Renaissance, et dont les murs ont abrité des personnalités comme Frescobaldi, Szymanowski, Carlo-Maria Giulini… et même Ennio Morricone !

Au fil des siècles, tous les musiciens ont eu à cœur de célébrer leur protectrice et muse. Dès  1585, Luca Marenzio compose un Motet à Sainte Cécile, suivi de Palestrina. Pendant la période baroque, on peut principalement retenir les Quatre Histoires sacrées que consacre Marc-Antoine Charpentier à Sainte Cécile entre 1675 et 1686, puis la célèbre ode Hail! Bright Cecilia de Henry Purcell en 1692, le Cantique à Sainte Cécile de Sébastien de Brossard vers 1720, ainsi que la Messa di Santa Cecilia d’Alessandro Scarlatti. On doit à Georg Friedrich Haendel l’Ode for St. Cecilia’s Day (1739) et à Joseph Haydn une Missa Sanctæ Cæciliæ. (1766). Au XIXe siècle, citons l’Ode à Sainte Cécile de Camille Saint-Saëns (1852), la Messe solennelle en l’honneur de Sainte Cécile de Charles Gounod (1855), La Légende de Sainte Cécile de Franz Liszt (1874. Benjamin Britten, né le jour de la Sainte Cécile (22 novembre 1913) composa en 1942 un Hymn to St. Cecilia sur un poème de W. H. Auden, que ce dernier lui avait dédié. Plus récemment, l’Estonien Arvo Pärt a composé Cecilia, vergine romana en 2000, commande de l’Académie Sainte Cécile de Rome et Marco Frisina a publié en 2011 Passio Cæciliæ.

Autant de pistes d’écoute pour rendre hommage comme il se doit à la protectice des musiciens… qui ont bien besoin de cette douce figure tutélaire en cette période indécise !

Partagez sur :