Un nouveau livre, un nouveau disque d’œuvres de Granados, et un récital au Théâtre des Champs-Elysées le 17 janvier 2020 : trois occasions pour rencontrer Jean-Philippe Collard, pianiste qui a fait siennes les plus grandes scènes internationales depuis quelques décennies.

Lire l’interview

Dans votre livre, vous dites que la musique est l’arme absolue de la paix. A cet égard, certains compositeurs sont-ils dotés mieux que d’autres ?

Étant donné que le langage est compris par tous, les petits, les grands, les jeunes, les vieux, les amateurs, les professionnels, c’est une recette magique. On ne le dit pas suffisamment. Mais de là à vous dire qu’il y a des compositeurs qui portent ça plus facilement que d’autres… Le génie s’est porté sur un certain nombre de personnalités dans l’histoire de la musique. Il a fait son œuvre, il a déposé sa flamme et il a laissé les compositeurs écrire des chefs d’œuvre qui traversent les siècles avec une facilité déconcertante. C’est un cadeau fait au monde.

Et la musique française ?

Lire la suite
 

Et la musique française ?

 
Heureusement qu'il y a des regards différents sur cette musique. On ne peut d'ailleurs pas prétendre que, étant né en France, on la joue mieux que ceux qui sont nés en Pologne ou en Argentine. Simplement, elle est proposée à la réflexion, à l'imaginaire de chacun. C’est ça qui compte. C’est un bain de bonheur. La musique pour moi, qui la pratique depuis quelques décennies, c'est une véritable oasis dans laquelle le travail n'existe pas. La discipline pianistique est très exigeante, mais le travail est mêlé avec le plaisir de fabriquer des sons et de se dire qu'avec ces sons on va pouvoir parler à son semblable, c'est quand même formidable.
 

Qu’est-ce qui relie les trois compositeurs au programme de votre récital : Chopin, Fauré et Granados ?

 
C’est simplement la mélodie. J'allais dire "la chanson", parce que je m'évertue toujours à essayer de casser les barrières qu'il y a entre les différents styles musicaux. Il y a des chansons que j'aime beaucoup, des mélodies toutes simples que je trouve miraculeuses. Et je trouve qu'on n'est pas très loin, quand on utilise ce vocable, de la musique classique aussi. Prenez par exemple les Nocturnes de Chopin. Si ça, ce ne sont pas des chansons, je ne sais plus où j'habite. Les trois compositeurs inscrits au programme, ce qui les caractérise, c'est le chant, c'est la ligne mélodique, c'est ce que vous pouvez faire d'un seul souffle dans votre salle de bain ou en vous promenant dans la forêt. Ils ont tous cette respiration humaine, et c'est ce qui les rend au fond si proches des interprètes.
 

Comment aborder Fauré ?

 
Fauré n'étant pas lui-même un virtuose ou un grand pianiste, il a plutôt écrit des œuvres compliquées sur le plan digital. Des positions qui sont un peu enchevêtrées, parfois des mains qui se percutent ou des doigts qui s'accrochent. C'est ce qui la rend très difficile, mais ce n’est que la partie mécanique. Mais la ligne qui survole toute l'œuvre, cette ligne mélodique est d'une grande richesse, les accompagnements, les modulations… C'est tout l'univers Fauré qui se développe, très singulier, ce qui fait qu'il n'est pas forcément entendu comme les autres dans le monde entier.
 

Granados est l’une de vous récentes découvertes ?

 
La forme de ses pièces ne ressemble à aucune autre. Il n'y a pas, comme chez les grands classiques, le premier thème, le deuxième thème…. C'est un peu une succession d'inspirations, de petites flammes géniales, de sonorités incroyables, de couleurs magnifiques…
A vrai dire, il a peu écrit. Ou plus exactement, il a écrit beaucoup de pièces assez courtes. Et c’est l’inspiration et l’immense respect qu'il avait pour Albéniz qui l’ont conduit à écrire ce chef d'œuvre que sont les Goyescas. J’ai rencontré cette musique il y a quelques années, par des enregistrements notamment d'Alicia de Larrocha. Et puis, c'est justement ce point de liaison qu'il y a avec la musique française, par le lyrisme…
J'ai approché la partition, et j’avoue que ça m'a un peu rebuté - autant dire la vérité - parce que c'est d'une difficulté absolument monstrueuse. Je ne savais pas que ça allait me coûter autant d'heures de travail. Ce qui était le plus difficile, c'était l'adaptation de ma morphologie à celle de Granados. Je crois que Granados était un pianiste d'une extrême virtuosité, et il avait surtout une conception tout à fait particulière de l'espace. Le clavier, c'était un monde qu’il survolait avec ses deux mains - ce ne sont plus des choses qu'on fait maintenant. Maintenant, on joue proche du clavier, on joue avec précision. Et lui n'en mettait pas une à côté, entre nous, mais il avait une approche beaucoup plus large. J’ajoute par ailleurs qu’il était sans doute gaucher. Il a fallu que mon cerveau d’ouvrier spécialisé s’habitue à une autre forme de pensée gestuelle, à l’indépendance des deux mains.
 

Que jouez-vous pour votre propre plaisir ?

 
Je vais transformer un peu votre question. Est-ce qu'il vous arrive de jouer pour votre propre plaisir ? Oui, mais en dehors de tout concert. Par exemple, quand il m'arrive de prendre des vacances. Quand mes doigts sont au repos, mon esprit est au repos, quand je n'ai pas d'objectif ni de système de travail qui me trottent en permanence dans la tête. Alors là, la notion de plaisir arrive. Sinon, il ne vient que très tardivement pendant le concert. Le plaisir, il est à forte dose. Il est proche de l'ivresse. Une somme de travail, plus la présence du public certains soirs, plus je ne sais pas quelle petite flamme qui vient promener là et tout d'un coup on se sent pris dans un tourbillon d'ivresse en se disant "C'est irrésistible". C'est presque de la lévitation, et ça dure quelques secondes. C'est d'ailleurs indicible, je n'arrive pas à l'exprimer. Et ça, c'est suprême.
 

Avez-vous un bis de prédilection ?

 
Non, non, je vais vous faire une confidence, je n'aime pas trop les bis. D'abord parce que parce que généralement, ce sont des petites pièces - il y a des bijoux, mais soudain, il faut réduire sa pensée à quelques deux ou trois minutes. Deuxièmement, parce que l'objectif d'un récital, c'est de donner le meilleur de soi-même jusqu'au point d'orgue final. Alors en rajouter après, c'est un peu comme quand vous finissez un bon repas, après lequel il y a les petites mignardises. Bien sûr, c'est délicieux, mais si vous en abusez, ça devient un peu pesant.
J’en connais qui jouent des programmes courts et qui se vengent après en défilant une cascade de bises, un lent, un rapide comme dans les boîtes de nuit, un slow, un rock pour faire de l'effet, qui jouent de plus en plus vite, de plus en plus fort. Ce n’est pas du tout mon truc ! Mais de temps en temps, j'en distingue un ou deux que j'aime.
Partagez sur :