Découverte tactile des décors

Alors qu’il y a environ 3000 enfants déficients visuels en Ile-de-France*, le Théâtre des Champs-Elysées s’efforce, depuis plusieurs saisons, de leur ouvrir les portes de la musique classique. Pas évident pendant la pandémie !

Saviez-vous que 70% à 80% des informations qui nous parviennent chaque jour passent par le canal visuel ? Ainsi, les enfants privés de vision ont besoin d’un accompagnement et d’une approche spécifiques pour compenser ce manque et apprécier un spectacle.

Au TCE, plusieurs spectacles par an sont proposés en audiodescription et accompagnés d’un programme de salle en braille et en caractères élargis. Mais d’autres initiatives sont encore plus importantes pour les jeunes ! Nous avons posé la question à Charlotte Gougeat (IDES, Institut d’Education Sensorielle de Paris, dont les élèves viennent depuis plusieurs saisons au TCE) et à Priscillia Desbarres, responsable communication chez Accès Culture, qui réalise les audiodescriptions des spectacles au TCE.

Qu’est-ce qui change la donne ?

Parmi la multitude de propositions et initiatives, certaines sont de vrais “game changers” pour les enfants malvoyants. Leur rythme pour s’approprier une nouvelle œuvre peut être plus lent, surtout lorsque le défaut de vision est accompagné d’autres troubles. La préparation au concert ou à l’opéra en classe est alors primordiale.

L’opéra participatif, c’est génial, c’est le top de ce que l’on peut faire“, s’exclame Charlotte, dont les élèves participent chaque année à ces opéras façon karaoke qui sont devenus la marque de fabrique du TCE. Les enfants se préparent des semaines en avance, en apprenant les parties qu’ils devront chanter pendant le spectacle, et en participant à des séances de travail avec une chef de chant.

Mais ce ne sont pas que les enfants qui adhèrent au concept. Priscillia Desbarres s’exclame : “Vous avez vraiment réussi là à toucher les cœurs des adultes, aussi ! Ils nous disent souvent qu’ils adorent, que ce n’est pas que pour les enfants !

Comment imaginer ce que l’on ne peut voir ?

Pour pallier le manque d’éléments visuels, Accès Culture propose aux spectateurs malvoyants au TCE des casques audio avec l’audiodescription du spectacle. L’audiodescription est un commentaire qui, à des moments précis du spectacle, apporte des éléments sur la mise en scène et l’action qui se passe sur scène (“Elle met une robe rouge et se met à virevolter autour du fauteuil“).

Le service d’audiodescription est gratuit pour le spectateur, nous sommes rémunérés par les théâtres“, précise Priscillia Desbarres. Au TCE, chaque année, une campagne de mécénat permet de financer l’audiodescription de l’opéra participatif annuel.

Voici comment ce qu’est un spectacle en audiodescription !

Toucher les décors et les costumes pour les imaginer est une vraie baguette magique. Cela marche aussi pour la découverte des instruments de musique, et même pour une visite tactile du théâtre.

Au TCE, la première initiative de ce genre a été faite justement avec l’IDES il y a quelques saisons, à l’occasion de L’Enfant et les sortilèges de Ravel. Les enfants ont pu se mettre littéralement dans la peau des personnages en enfilant leurs masques et costumes !

Après le spectacle, les enfants apprécient beaucoup de pouvoir échanger avec les musiciens ; il y a toujours beaucoup de questions. “Ecouter un spectacle seule n’a pas de sens“, résume Charlotte.

Que pouvons-nous faire de plus ?

Charlotte : “Ce qui aurait un vrai impact, c’est de faire venir les musiciens dans les classes. Ce n’est pas pareil que de venir faire un atelier au théâtre, et cela représenterait pour ces enfants une certaine reconnaissance.

Parmi les nouveaux projets imaginés avec Accès Culture, les maquettes tactiles du Théâtre. “Cela permet au public malvoyant de se rendre compte de l’architecture du théâtre, de parcourir la salle…“, explique Priscillia XXX. Après le Chaillot (photo) ou l’Opéra Comique, c’est au tour du Théâtre de s’équiper d’une dizaine de maquettes tactiles, qui pourront aussi être accessibles au grand public et aux enfants.

Maquette du Théâtre de Chaillot (détail)

Un regret ?

Charlotte : “Notre grande tristesse, c’est qu’une fois qu’ils sont adultes, tout cela s’arrête. Beaucoup partent en province, où il y a moins d’offres adaptées.” Pour ceux qui intègrent un foyer à Paris, l’information sur les sorties culturelles est souvent peu accessible. Pour les soutenir dans leur future vie d’adulte, “il faudrait faire venir les parents” avec les enfants, suggère Charlotte, pour que ce lien avec la culture soit partagé non seulement en classe, mais aussi dans la famille, qui sera là bien au-delà de leur scolarité à l’IDES.

Priscillia : “Depuis le début de la pandémie, nous avons rendu accessibles certaines pièces disponibles en ligne, mais dans l’ensemble, nous avons eu très peu de propositions de la part des théâtres.” Les 12 derniers mois ont en effet été encore plus particuliers pour le public malvoyant.

Une année difficile pour les spectateurs malvoyants

Depuis mars 2020, presque aucun théâtre n’a pu proposer des spectacles adaptés au public aveugle et malvoyant… et, tandis que le grand public profitait, faute de mieux, d’une offre pléthorique en replay, les spectateurs déficients visuels (et encore plus les plus jeunes) ont été parmi les plus lésés.

En temps normal, les nombreuses initiatives permettent de compenser le manque de l’élément visuel lors des spectacles. Mais la dimension “spectacle vivant” restait essentielle pour ces publics, et particulièrement pour les enfants, pour qui il était important de découvrir un spectacle en communion avec des centaines d’autres camarades. Espérons que, la saison prochaine, ils puissent retrouver le chemin du théâtre comme à l’accoutumée ! En attendant, le DVD d’Un Elixir d’amour, le dernier opéra participatif produit par le TCE, comporte une version en audiodescription.

* selon l’Association des parents d’enfants déficients visuels, étude de 2006

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