Pierre-Paul Rubens – La Fête d’Hérode, 1635-1638 – DR
Comme le rapportent notamment Marc et Matthieu dans la Bible, Hérodiade semble avoir été une âme tourmentée, assoiffée de pouvoir et de vengeance au sein d’une famille gravement toxique, totalement dysfonctionnelle, liée dans l’horreur la plus absolue à sa fille Salomé lors du crime atroce perpétré contre Saint Jean-Baptiste, dont la tête sanglante servie sur un plateau lors du tristement célèbre banquet d’Hérode a inspiré légion d’écrivains et de peintres. Pourtant, à y regarder de plus près, il semblerait que la postérité ait décidé un peu rapidement de clouer au pilori une coupable bien commode… 

Une lourde hérédité

Jean-Jacques Henner Hérodiade, vers 1887 – DR

Née dans les deux premières décennies avant notre ère, Hérodiade est la petite-fille d’Hérode le Grand. Souverain sanguinaire de Judée, considéré comme un usurpateur cruel à la solde des Romains, son règne est marqué par de très nombreuses intrigues familiales sanglantes, dont plusieurs assassinats d’épouses et d’enfants. C’est encore lui qui contraint Hérodiade (miraculeusement rescapée de ses exactions) à épouser l’un de ses oncles, Hérode Philippe : de ce mariage naîtra au moins une fille, Salomé.

Femme de caractère ambitieuse, Hérodiade trouve que son époux manque cruellement d’envergure et le quitte. Dans des circonstances à la chronologie mal établie, Hérodiade rencontre puis épouse le demi-frère de son mari, Hérode Antipas, qui cherche alors à reconstituer le royaume de son père et convoite l’administration de la Judée.

Ce que dit la légende

Nicolas Poussin – Saint Jean baptisant dans le Jourdain – DR

Totalement contraire aux lois juives, cette union illégale fait scandale et est vivement dénoncée par Jean le Baptiste, qui fustige les mœurs dissolues d’Hérode et n’a de cesse d’exhorter les Juifs à mener une vie vertueuse. C’est pour ritualiser cette vie morale qu’il pratique sur les rives du Jourdain le baptême par immersion, destiné à purifier le corps et l’esprit.

Cependant, il semble que le monarque, touché par les sages paroles du prédicateur, ne s’offusque guère de cette diatribe. En revanche, Hérodiade est furieuse et ne peut souffrir cette critique incessante. La légende rapporte qu’elle demande à son époux d’éliminer ce prédicateur gênant : pour arriver à ses fins, elle n’hésite pas à user de la grande beauté de sa fille Salomé. Après avoir fait emprisonner Jean le Baptiste, elle ourdit un plan machiavélique : Salomé dansera devant Hérode (qui n’est pas insensible à ses charmes) à condition que ce dernier exauce son vœu, quel qu’il soit. Après une danse lascive, Salomé révèle son vœu : qu’on lui apporte la tête de Jean le Baptiste sur un plateau. On connaît la suite…

Des témoignages fragiles

Les assertions des deux évangélistes sur lesquelles reposent les accusations contre Hérodiade n’ont au regard de l’Histoire aucune valeur de preuve, dans la mesure où Marc et Matthieu n’ont pas été eux-mêmes témoins des faits qu’ils rapportent et que leurs écrits n’ont pas pour priorité une quelconque vérité historique, mais bien la délivrance d’un message chrétien, avec tout ce qu’il comporte de subjectivité et de parti-pris pour parvenir à ses fins. Et il faut bien dire que les femmes, dans la Bible, font bien (trop) souvent figure de boucs émissaires commodes pour expliquer la plupart des maux… 

D’autre part, les historiens ne tiennent pas pour acquis qu’Hérodiade ait été à l’origine de la décapitation de Jean-Baptiste et nombreux sont ceux qui l’évoquent seulement comme une légende. Flavius Josèphe, historien juif témoin direct du règne d’Hérode, ne le mentionne pas, et Luc lui-même ne le reprend pas dans son Evangile. Il apparaît aussi que lorsque Caligula a exilé Hérode en Gaule, Hérodiade a tenu à rejoindre son époux dans son exil, et non à rentrer en Judée, ce qui est en parfaite contradiction avec le portrait sombre que l’on fait d’elle.

Le cas Hérode

Giuseppe Arcimboldo – Hérode, 1566 – DR

De même, un faisceau d’indices rend hautement plausible le fait qu’Hérode a décidé seul d’exécuter Jean-Baptiste : d’une part, c’est son comportement que le prêcheur fustige, et non celui d’Hérodiade, qui n’a donc aucun intérêt direct à exiger sa tête. D’autre part, c’est bien son seul pouvoir qui est mis en cause par les leçons de Jean, et c’est à son initiative qu’il fait emprisonner et enfermer Jean dans la forteresse de Machéronte. D’aucuns avancent également qu’il n’a pas séduit Hérodiade par amour, mais seulement dans l’espoir que le rang de son épouse lui permettrait d’obtenir un jour le titre royal. De surcroît, quand on sait avec quelle cruauté Hérode a traité Jésus, il apparaît bien comme un homme calculateur et cruel. 

Et pourtant, la postérité, toujours avide de sensationnel, a jeté la présomption d’innocence aux oubliettes et n’a retenu que le crime affreux, l’outrage ultime, l’odieuse machination. Tous les artistes, qui n’ont nulle vocation à se faire les avocats de la défense, ont répercuté au fil des siècles l’horreur primaire de ce fait divers, aussi bien le Caravage, que Flaubert, Mallarmé, Oscar Wilde et… Massenet, dont l’opéra présente tous les ingrédients d’une réussite où le frisson horrifié le dispute à la pâmoison

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