Trompette_OK

Le monde entier connaît – bien souvent sans le savoir – au moins huit mesures de Marc-Antoine Charpentier : la fanfare d’introduction de son Te Deum, à la fois lumineuse et brillante, a longtemps servi d’ouverture à l’infatigable Eurovision, mais également d’hymne officiel au tournoi des Six nations. Elle a même couronné Elizabeth II en 1953. Cette célébrité vaguement superficielle cache pourtant un motet polyphonique dont la fascinante complexité dépasse de très loin le cadre un peu pompeux de ses attributions, à l’image de son compositeur, trop longtemps resté tapi dans les coulisses de l’histoire de la musique.

Gloire au Roi Soleil

Prière de louange utilisée pour les occasions festives, le texte du Te Deum a été illustré par les compositeurs les plus variés. Celui de Lully, notamment, créé le 8 janvier 1687 dans une église des Feuillants magnifiquement décorée est passé à la postérité pour deux raisons : il célèbre, d’une part, la guérison quasi-prodigieuse du Roi Louis XIV après une très délicate opération ; d’autre part, il signe l’arrêt de mort de son compositeur qui, dirigeant lui-même les 150 musiciens engagés par l’occasion, marque la mesure avec sa canne. Un geste d’une ampleur un peu trop vigoureuse lui fait se donner un coup fatal sur le pied : rongé par la gangrène, Lully succombe le 22 mars.

Gravure ancienne de l’Eglise Saint-Paul Saint-Louis, autrefois appelée Eglise Saint-Louis-des-Jésuites, où officia Charpentier.

Loin des sphères du pouvoir, Charpentier compose vraisemblablement son Te Deum (ou plus exactement l’un de ses six Te Deum, bien que quatre manuscrits autographes seulement soient parvenus jusqu’à nous) dans la discrétion de l’église jésuite de Saint-Louis, alors qu’il est au service de Mademoiselle de Guise, duchesse de Lorraine. Si son année de complétion est incertaine, il est toutefois établi que cette œuvre est destinée à glorifier l’une des nombreuses victoires militaires de Louis XIV, vraisemblablement celle de Steinkerque sur les nations protestantes, dont les armées sont défaites en août 1692.

Une œuvre triomphale

Composé dans la tonalité de ré mineur, que Charpentier qualifie lui-même de « lumineuse et guerrière », le Te Deum fait intervenir huit solistes, un chœur et un orchestre avec trompettes et timbales, soit un effectif foisonnant propre à impressionner. Le texte lui-même, également appelé Hymne Ambroisienne, est pourtant particulièrement ardu à mettre en musique, car il se compose de 29 versets brefs qui se succèdent sans véritable ordre apparent. Toute la difficulté consiste donc à créer une architecture musicale qui mette en exergue ou regroupe certaines parties du texte, étayée par des effets rhétoriques et des thèmes musicaux expressifs.

Hymne grégorienne du Te Deum – Manuscrit autographe de l’ouverture

L’œuvre s’ouvre par un prélude instrumental « Marche en rondeau » : ce sont les célèbres huit mesures qui glorifient à la fois le Roi des Cieux et son lieutenant sur terre, Louis XIV. Trompettes, hautbois et timbales rehaussent de leur éclat majestueux les phrases musicales.

Charpentier déroule ensuite les autres « actes » tout à fait à la manière d’une tragédie lyrique. On peut ainsi découvrir dans une première partie Dieu le Père, entouré d’angelots, apôtres et autres martyrs. Le tableau de la trinité de la seconde partie, sorte de retable musical, nous familiarise avec Dieu, personnage central du Te Deum. Vient ensuite la clé de voûte de l’œuvre entière : ce verset (pendant lequel il convient traditionnellement de s’agenouiller dans la liturgie) illustre le sacrifice de Jésus pour le rachat des hommes. Cette évocation est magistralement rendue par un « sommeil » où deux flûtes répondent au premier dessus.

Après cet épisode central, Charpentier propose une suite d’implorations chorales illustrant toute une panoplie de sentiments et d’affects variés : tendresse, amour, joie. Ces passages contrastés conduisent le drame sacré à son dénouement, qui prend la forme d’une fugue somptueuse construite sur un rythme de gavotte. L’espérance se confronte à la perdition en un tableau d’une vibrante vivacité, merveilleusement coloré, censé bien évidemment conduire tout droit à la vie éternelle.

Un sommeil de 250 ans

Charpentier meurt en 1704. Pendant deux cent cinquante ans, il devient un quasi-inconnu, relégué dans les oubliettes poussiéreuses de l’histoire de la musique. Créateur modeste, il avoue lui-même dans son épitaphe : « La musique me fut de peu d’honneur mais de grande charge ; et de même qu’en naissant je n’ai rien apporté en ce monde, en mourant je n’ai rien emporté. »

Pochette du premier enregistrement du Te Deum de Charpentier en 1953.

Et pourtant… Au début des années 1950, dans les salles feutrées de la Bibliothèque Nationale, un musicologue infatigable d’origine belge, Carl de Nys, exhume sans relâche les manuscrits oubliés d’un certain… Charpentier, sagement réunis en 28 volumes. Au détour de ses recherches affûtées, il reconnaît immédiatement une pépite et fait par de sa trouvaille à son collègue Michel Garcin chez Erato, alors tout jeune label discographique. Le tandem décide de graver ce Te Deum avec l’Orchestre de chambre des Concerts Pasdeloup et la Chorale des Jeunesses Musicales de France, sous la direction de Louis Martini. Le succès de l’œuvre est immédiat : son allure martiale, l’ardeur conquérante du thème initial ne passent pas inaperçus, et pas seulement dans le clan des mélomanes. L’adoubement de la télévision lui fait rapidement faire le tour du monde et contribue grandement à faire émerger de l’oubli nombre des compositions de Charpentier.

Un thème fédérateur

Avril 2020. Mathieu Ferey, directeur du CNSM de Lyon, lance depuis son bureau confiné une idée qui fait boule de neige : c’est ainsi que naît l’opération #Eurobalcon, relayée par la plupart des grands conservatoires européens, qui consiste à faire retentir tous les vendredis soir à 19h sur son balcon ou à sa fenêtre le début du Te Deum de Charpentier avec l’instrument de son choix ! Professionnels, étudiants, amateurs, tous ont joué le jeu. Le Centre de Musique Baroque de Versailles s’est même chargé d’éditer des partitions gratuites, téléchargeables pour différents instruments, afin que chacun puisse faire résonner ce « tube » emblématique. Preuve supplémentaire de l’immortalité joyeuse et fédératrice d’un compositeur qui aurait vraisemblablement été le premier étonné de ce succès…

C’est à Sébastien Daucé, à la tête de son ensemble Correspondances, qu’il appartiendra de faire revivre ce chef-d’œuvre, aux côtés de chanteurs qui auront certainement à cœur d’illustrer l’ouvrage d’une lumière nouvelle.

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