Pietro Paolini (1603-1681) – L’Adoration des bergers – DR

En contrepoint à la Pastorale de Noël de Marc-Antoine Charpentier, pièce maîtresse de son concert, Sébastien Daucé et son ensemble Correspondances nous proposent les Antiennes O du même compositeur, véritables petits bijoux d’orfèvrerie, de concision et d’éloquence, refrains liturgiques incandescents qui méritent que l’on se penche sur leur origine et leur intrigante dénomination.

Petite immersion dans les arcanes très codifiés de la liturgie catholique romaine de l’Avent. 

Adventus signifie en latin « avènement ». Le temps liturgique de l’Avent est donc consacré à la préparation de la venue du Seigneur. Ce temps débute le quatrième dimanche avant Noël et est marqué par une pénitence plutôt joyeuse. Durant les offices, on se passe habituellement d’accompagnement musical pour les chants et on veille à une ornementation florale réduite.

Grande antienne O : Oriens (Sébastien Daucé, Ensemble Correspondances)

A partir du 17 décembre commence une grande semaine de préparation à Noël. Aux Vêpres (c’est-à-dire à l’office du soir), il est de tradition d’entonner les Antiennes O au moment du Magnificat (célébration de Marie). Ces antiennes, que l’Eglise romaine chantait déjà avec une grande solennité au temps de Charlemagne, commencent toutes par l’interjection « O », d’où leur appellation, et font abondamment référence aux prophéties relatives au Messie. On les appelle souvent « Grandes Antiennes O » en raison de leur solennité et des sublimes mystères qu’elles expriment. Elles sont au nombre de sept.

Calendrier liturgique du XIVe siècle, avec O Sapientia le 17 décembre

Chacune de ces antiennes grégoriennes s’adresse au Christ selon l’un des titres qu’on lui donne dans l’Ancien Testament. Ainsi, Jésus est invoqué successivement comme suit :
O Sapientia (Sagesse), 17 décembre
O Adonaï (Chef d’israël), 18 décembre
O Radix Jesse (Rameau de Jessé), 19 décembre
O Clavis David (Clé de David), 20 décembre
O Oriens (Soleil levant), 21 décembre
O Rex gentium (Roi des nations), 22 décembre
O Emmanuel, 23 décembre

Si le texte latin peut apparaître assez rigide, que dire de l’acrostiche inversé dont on ne peut croire raisonnablement qu’il soit dû au seul hasard ? En effet, mises bout à bout, les initiales des diverses apostrophes au Christ forment la locution « Ero cras », ce qui signifie littéralement « Demain, je suis » (par dérivation « Demain, je viendrai »). Un bien joli message subliminal…

L’Eglise Saint-Louis où officia Charpentier à la fin de sa vie.

Charpentier, comme beaucoup de fidèles de l’époque baroque, semble avoir été très sensible à ces antiennes, dont la mélodie respire l’admiration et le désir ardent de la venue du Sauveur. Dans les années 1690, Charpentier, après le décès de sa protectrice Mademoiselle de Guise, est employé par les Jésuites au Collège Louis-le-Grand, puis à l’Eglise Saint-Louis, rue Saint-Antoine. C’est de cette période que date la composition des Antiennes O.

Début de l’antienne O Emmanuel – Manuscrit de Marc-Antoine Charpentier (on reconnaîtra sa graphie caractéristique) in Mélanges autographes, vol. 5 – Bibliothèque nationale de France

Leur structure musicale observe des règles constantes relativement strictes ordonnées par le texte latin : on invoque d’abord le Seigneur qui va venir, puis le symbole utilisé est développé dans une phrase relative, avant la supplication « Veni » (Viens), assortie de la demande de Rédemption.

Charpentier y déploie un sens des harmonies magnifique, notamment dans l’étirement des lignes lentes de la basse de viole, qui vient magnifier la magie sombre de ces pièces. Les lignes instrumentales et vocales se croisent, modulent, se répondent, s’écoutent, s’attendent, s’unissent et semblent incarner toutes les nuances lumineuses imaginables, du noir le plus profond au zénith le plus aveuglant. L’ombre est là, tout autour, comme un rôdeur embusqué, mais la subtilité de la composition confère à l’ensemble des pièces une sérénité claire-obscure, une paix immatérielle qui remplit l’âme de plénitude.

Gerard von Honthorst (1592-1656) – L’Adoration de l’enfant, DR

Dans les antiques usages diocésains français, ces antiennes revêtaient beaucoup de solennité : il était fréquent de les tripler (avant le Magnificat, avant le Gloria Patri et après le Sicut erat). Au Moyen-Age, Paris (comme bon nombre d’autres diocèses) y ajoutait fréquemment deux antiennes supplémentaires : « O Thomas Didyme » pour Saint Thomas et « O Virgo virginum » pour la Sainte Vierge.

Dans les couvents et les monastères, ont faisait même autrefois « sonner l’O », c’est-à-dire sonner la grosse cloche pendant toute la durée des antiennes, mais aussi dans les églises des villages et les cathédrales pour que tous les habitants soient avertis de la joie de Noël.

A Paris, du 17 au 23 décembre, le « Plenum Nord » (l’ensemble des huit cloches sonnant à la volée à Notre-Dame) sonne pendant les Vêpres, au moment du chant des grandes antiennes O. 

Nous ne pourrons hélas le vérifier cette année, mais la magie ensorcelante de Charpentier se suffit à elle-même.

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