RENCONTRE avec Catherine Schaub, danseuse pour Akram Khan

Avant de rejoindre le reste de la troupe d’Akram Khan pour l’échauffement, Catherine Schaub nous a accordé cet entretien et nous a parlé de son métier avec beaucoup de passion et de générosité. Retour sur la rencontre avec une artiste éblouissante.

Catherine Schaub, vous avez un parcours très impressionnant. Vous avez touché à tout. Dans votre formation de danseuse, quels ont été les évènements marquants ?

Quand j’étais petite, j’avais les pieds en dedans, alors ma mère m’a mise au Conservatoire et j’ai donc commencé la danse classique, à Sarreguemines. J’en ai fait pendant environ dix ans, avec une prof géniale, une très belle danseuse. Elle avait fait de la revue, elle nous faisait faire du french cancan ! Dans mon cours on était 8, aujourd’hui 6 sont danseuses. Elle nous a donné le goût de la scène.
Ensuite, j’ai repris la danse avec le désir de me former pour le théâtre. J’ai rencontré le Kathakali (forme de théâtre dansé du sud de l’Inde). J’ai rencontré Karunakaran, qui est un maître à Paris. J’ai travaillé avec lui 3 ans, tous les jours. En même temps, j’allais au Mandapa, où j’ai rencontré beaucoup d’artistes. J’ai aussi suivi des cours de Nô et de Kabuki. Mes journées étaient pleines !

Pourquoi cet attrait pour l’orient et ces formes d’art ?

J’ai toujours été attirée par l’Orient, je n’ai pas d’explications. Quand j’étais petite, je me faisais passer pour une Chinoise ! Je crois aussi que ce qui m’attire, c’est que les arts sont restés dans la forme traditionnelle et originelle. En Europe, avec l’Eglise qui a interdit les danses et les temps impairs, on a perdu beaucoup de choses. Dans ces formes, il y a de l’archaïsme, mais aussi beaucoup de classicisme et du coup de l’universalisme, parce que cela vient de la vie. Ce n’est pas cérébral. Ce sont des arts essentiels. Tous les gestes viennent de la vie. Tout cela est très bien décrit dans le Nâtya-shâstra. J’aime la précision des gestes, de chaque partie du visage. Toutes les émotions et la façon de les exprimer sont répertoriées. C’est une base de travail qui marche pour tous les genres de théâtre, c’est cela qui me plaît.

Dans votre parcours d’artiste, quelle est la chose la plus difficile ?

C’est d’être. Quand on est sur scène, on peut jouer, on peut interpréter, mais « être », c’est-à-dire être absolument dans le présent, dans le moment, en sachant que le temps sur scène est un autre temps, c’est difficile. Les moments où on parvient à ça, où on est complètement là, ce sont des moments de grâce. C’est un équilibre à trouver entre scène et salle. Il faut trouver l’espace commun entre vous et le public. Il y a une phrase là-dessus dans le Nâtya-shâstra : « là où va la main, va le regard, là où va le regard, va l’émotion, là où l’émotion arrive, là est la fleur ». L’émotion ce n’est pas de se dire « regardez comme je joue », c’est quand une flèche part, quelque chose fleurit dans les yeux et les cœurs des spectateurs. Ça c’est le plus difficile. Il faut être vivant, dès que c’est planté, c’est la mort.

Dans les personnages que vous avez interprétés, quels sont ceux qui vous ont le plus marqués ?

Quand j’étais au Théâtre du Soleil, la première chose que j’ai joué c’était un ours. J’avais une peau d’ours, et ça m’a bluffée, parce que j’étais vraiment devenu un ours ! C’était génial d’être un animal, parce que c’est cette liberté que l’on a !! Après on a créé les Atrides, j’étais le coryphée, le chœur. C’était quelque chose de spécial, parce que ce n’était pas un rôle. On est chargé de parole, on est la voix du peuple, donc c’est particulier. On reçoit toute la tragédie, on la retransmet mais on n’est pas acteur. On est réceptacle. C’est dans ce rôle là que j’ai pu mettre en pratique mes études de Kathakali. J’ai pu utiliser ce système de danser dans une émotion et de répéter cette émotion avec des choses simples.

Dernièrement, Simon Abkarian, mon compagnon a écrit une pièce qui s’appelle Ô Pénélope, inspirée du récit du retour d’Ulysse et de son parcours. Le rôle de Dina, qu’il a écrit pour moi, était très versatile, un vrai rôle de théâtre. C’était émouvant.

Comment êtes-vous arrivée chez Akram Khan ?

J’ai rencontré Akram à l’époque de Zero Degree. On s’est retrouvé dans un workshop ensemble. Depuis on s’est toujours vu. L’année dernière, il m’a dit « viens faire la recherche pour ITMOI ». J’étais libre et c’était une proposition géniale. On a commencé à travailler ensemble ça a collé tout de suite. C’était passionnant.

Comment travaille-t-on avec Akram Khan ?

Il y eu des choses que lui a écrites, d’autres que José et André, les deux répétiteurs ont créées. On a crée beaucoup de motifs. Il nous envoyait travailler des duos, des trios. Une fois qu’il y a une trame, il met sa patte. Il change le rythme, il retravaille les mouvements. Il sculpte sur les gens. On propose des choses, et après il dit « I will put my body ». Une phrase retravaillée par Akram, c’est redynamisé, cela ne ressemble plus à ce que c’était au départ, sans forcément beaucoup changer les mouvements. Il nuance, met des accents. Il nous pousse au delà de nos limites. Il va jusqu’au bout des choses. Il nous invite à nous dynamiser ensemble pour s’inspirer les uns des autres.

Quelle est la plus grande qualité d’Akram Khan ?

Il a une intuition incroyable et c’est quelqu’un qui travaille vraiment avec la matière des gens. Il est à la fois prolifique en idées, c’est un cérébral, puis il voit, il comprend, il compose. Et il recompose sans cesse. Ça c’est génial. Pour lui ce n’est jamais fini. Il prend des risques. Il ose.

De nombreux personnages apparaissent dans cette pièce, des créatures, plus ou moins imaginaires, comment définiriez-vous le vôtre ?

Je suis dans cette robe blanche, avec ce corset, qui est comme une cage. Pour mon rôle, j’ai entendu plein de choses différentes ; la mariée, Calie, la déesse mère, la tradition, le pouvoir, ma matrice. Je change de rôle tous les soirs ! Ce n’est pas enfermé dans un personnage. Je suis différente, je crois, des autres sur la scène. Je suis comme un symbole, une allégorie. C’est une apparition. Mais pas que !

Comment avez-vous travaillé avec ce costume (robe crinoline immense avec un corset) ? Avez-vous commencé tout de suite à le mettre ?

J’ai eu une crinoline de répétition assez vite. C’est vrai que c’est toute une technique, ce n’est pas juste un costume. Cela prolonge mon corps, il faut faire vivre cet objet. Je ne peux pas, ne pas être absolument concentrée là-dessus, car si je pose mal mes pieds, je tombe. C’est un travail de contrôle, un peu comme dans la marche Nô. Je désynchronise le haut et le bas du corps.

ITMOI – Akram Khan © Jean-Louis Fernandez

Akram Khan dit que cette pièce parle de doute et de certitude. De quoi doutez-vous ? De quoi êtes-vous certaine ?

Pendant qu’on joue, on ne doute pas, sinon on ne peut pas jouer. Le doute n’est pas quelque chose qui entre en jeu. L’expression du doute, c’est peut être quand il raconte ce qui se passe dans l’esprit de Stravinsky. L’esprit doute, bouscule des rituels. La certitude, c’est celle du sacrifice. Tout dans la pièce tire vers cela.

Comment est-ce qu’on entre dans l’esprit de Stravinsky ?

Pour moi, ce niveau de pensée dans le travail, ce sont des choses dont on discute après. Au moment où on travaille, je me concentre sur le travail du chorégraphe. Nous devons produire des images, sans les intellectualiser. Plus c’est simple, plus le chorégraphe va le placer. C’est son travail. Si on pense, on perd quelque chose. Il faut être, comme je le disais plus haut. On suscite des images plus qu’on en impose, ce qui est très dans l’esprit de Stravinsky, parce que par ses rythmes, ses motifs, il voulait provoquer de l’émotion. Il s’acharnait sur trois notes, et de ces trois notes, il faisait jaillir de l’émotion.

Jouer cette pièce ici, c’était très émouvant. On est avec l’esprit de Stravinsky, 100 ans plus tard. Je crois beaucoup aux fantômes, alors ici, ils devaient être nombreux à nous accompagner.

Qu’est-ce qu’il y a dans votre sac de danse ?

J’ai beaucoup de choses dans ma loge mais là j’ai un châle et un foulard, parce que j’ai toujours peur d’avoir froid, j’ai mon chignon, j’ai mon cahier, avec toutes les chorégraphies et le plan du maquillage, un autre carnet de notes et mon plan de tournée !

Interview réalisée par Laura Darrieussecq

http://www.leschroniquesdunpetitratparisien.com/

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